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Le Fou : une idée n’arrive jamais seule

il y a 19 heures
10 min de lecture

Dans l’article précédent, nous avons commencé à récolter de la matière : des idées, des images, des personnages, des souvenirs, des questions et parfois même des choses dont nous ne savons absolument pas encore quoi faire. À ce stade, je ne veux toujours pas que vous cherchiez à les ranger, à les transformer en chapitres ou à décider lesquelles méritent de rester. Nous sommes encore avec Le Fou, dans ce moment où l’on ouvre les possibilités et où l’on accepte de ne pas connaître tout de suite la destination.

Maintenant que nous avons quelques idées devant nous, j’aimerais vous proposer d’aller un peu plus loin. Parce qu’une idée qui arrive n’est pas forcément une idée terminée. Elle ressemble plutôt à une petite porte entrouverte, et notre travail va consister à la pousser, puis à regarder ce qu’il y a derrière, mais aussi à essayer la porte d’à côté, celle du fond et, tant qu’on y est, celle que nous n’avions même pas remarquée au départ.

Autrement dit, aujourd’hui, nous allons malmener un peu nos idées. Rassurez-vous, elles devraient s’en remettre.

Malmenez vos personnages, ils vous le pardonneront

Imaginons que vous ayez commencé à penser à un personnage. Vous connaissez peut-être son âge, son métier, quelques éléments de son passé ou simplement la sensation qu’il vous donne. C’est déjà très bien, mais plutôt que de lui demander immédiatement de devenir le héros parfaitement construit de votre futur roman, nous allons commencer par le déplacer.

Mettez-le dans un train. Pourquoi est-il là ? Il peut évidemment partir travailler, mais reconnaissons que, pour stimuler notre imagination, nous pouvons probablement lui trouver une journée un peu plus intéressante. Peut-être qu’il fuit quelqu’un, qu’il va retrouver une personne qu’il n’a pas vue depuis vingt ans, qu’il vient de perdre son emploi et n’a prévenu personne, qu’il s’est trompé de train ou qu’il transporte quelque chose qu’il ne devrait surtout pas avoir avec lui. Peut-être même qu’il ne va nulle part et qu’il monte dans ce train tous les matins uniquement pour observer quelqu’un.

Maintenant, prenez exactement le même personnage et changez complètement le décor. Mettez-le au milieu d’un mariage où il ne connaît personne, dans une salle d’attente, sur une plage en plein hiver, dans un commissariat, devant une maison abandonnée ou dans un aéroport sans aucun bagage. Regardez ce qui change, rien que parce que vous l’avez déplacé.

Puis continuez à le malmener un peu. Faites-lui rencontrer quelqu’un qu’il déteste, quelqu’un qu’il aime, quelqu’un qu’il croyait mort ou quelqu’un qui semble le connaître alors que lui est absolument certain de ne l’avoir jamais vu. Faites-lui perdre quelque chose auquel il tient. Faites-lui trouver quelque chose qui ne lui appartient pas. Donnez-lui une excellente nouvelle au pire moment possible ou une mauvaise nouvelle juste au moment où il pensait que tout allait enfin s’arranger.

Est-ce que tout cela finira dans votre livre ? Certainement pas. Et c’est très bien ainsi.

Sur vingt situations, vous en abandonnerez peut-être quinze. Parmi les cinq restantes, certaines disparaîtront encore plus tard. Mais c’est justement en promenant votre personnage à droite, à gauche et au milieu, en le plaçant dans des situations auxquelles vous n’auriez pas pensé spontanément, qu’une idée beaucoup plus intéressante peut surgir.

La bonne idée n’est pas forcément la première. Elle peut être la douzième, celle qui arrive après onze propositions assez moyennes et un moment où vous vous demandez pourquoi vous avez décidé d’écrire un livre plutôt que de vous mettre au tricot.

Et parfois, ce n’est même pas cette douzième idée qui compte, mais ce qu’elle déclenche. Pendant l’exercice, on ne voit pas toujours à quoi il sert : votre personnage se retrouve dans un aéroport sans bagage, vous ne savez pas pourquoi, et vous vous demandez sincèrement ce que vous êtes en train de fabriquer. Puis cette situation, que vous auriez rayée sans regret, en fait naître une autre, qui en appelle une troisième… et c’est peut-être là que se cachait la pépite que vous cherchiez. À force de malmener votre imagination, vous la poussez dans ses retranchements. Elle finit par baisser la garde, par lâcher ses barrières, et elle vous emmène dans des recoins que vous n’aviez pas du tout prévus.

C’est en malmenant les phrases, les personnages, les situations et même nos premières certitudes que les idées auxquelles nous n’aurions jamais pensé autrement finissent par apparaître.

Ne prenez pas la première réponse

Lorsque nous posons une question à notre imagination, notre cerveau a une fâcheuse tendance à nous donner d’abord la réponse la plus évidente. Ce n’est pas grave, mais nous ne sommes pas obligés de nous arrêter là.

Imaginez une femme assise seule dans un café, devant deux tasses. Pourquoi y en a-t-il deux ? La première réponse pourrait être qu’elle attend quelqu’un. Très bien. Maintenant, trouvez-en une deuxième. Puis une troisième, une quatrième et une cinquième.

Peut-être que la personne vient de partir. Peut-être qu’elle commande toujours deux cafés depuis la mort de son mari. Peut-être qu’elle vient d’apercevoir quelqu’un dehors et qu’elle n’ose pas sortir. Peut-être que la deuxième tasse n’est même pas la sienne. Peut-être qu’elle est assise à la mauvaise table et qu’elle ne le sait pas encore.

Je ne vous demande pas de choisir. Ce qui nous intéresse pour l’instant, c’est précisément le contraire : multiplier.

Au lieu de demander seulement « Pourquoi ? », essayez de demander « Quelles pourraient être toutes les raisons ? ». Le pluriel change énormément de choses, parce qu’il empêche notre imagination de considérer sa première réponse comme une vérité et l’oblige à continuer à chercher.

Vous pouvez faire la même chose avec une phrase. Prenez une phrase toute simple comme : « Je savais que tu reviendrais. » Elle peut être prononcée avec soulagement, colère, peur, ironie, tendresse ou même par quelqu’un qui n’aurait jamais dû savoir que l’autre reviendrait. Sans changer un seul mot, nous avons déjà plusieurs histoires possibles.

Alors n’hésitez pas à malmener aussi vos phrases. Changez celui qui les prononce, l’endroit, l’intention, la personne à qui elles sont adressées. Vous n’utiliserez peut-être rien de tout cela, mais vous êtes en train d’apprendre à ne plus vous arrêter à l’évidence.

Utilisons Le Fou autrement

Nous avons déjà pris le temps, dans l’article précédent, d’observer la carte du Fou et de nous demander qui était cet homme, ce qu’il transportait, pourquoi il regardait le ciel ou encore ce que son chien pouvait bien faire là. Je ne vais donc pas vous demander de recommencer le même exercice.

Cette fois, nous allons poser sur la carte le personnage que vous êtes déjà en train d’imaginer.

Imaginez que c’est lui qui se trouve sur ce rocher. Nous venons peut-être de le mettre dans un train, dans une salle d’attente ou au milieu d’un mariage, et maintenant nous le déposons ici. Pourquoi pourrait-il partir ? Qu’est-ce qui serait suffisamment important pour lui faire quitter ce qu’il connaît ? Est-ce un départ qu’il désire depuis longtemps ou quelque chose qu’il subit ? Est-ce qu’il laisse quelqu’un derrière lui ? Est-ce qu’il fuit, est-ce qu’il cherche, est-ce qu’il recommence ?

Puis faisons exactement l’inverse : et si ce rocher n’était pas son point de départ, mais l’endroit où il arrive ? Dans quel lieu pourrait-il être arrivé pour ressentir ce que la carte vous inspire ? Peut-être une ville inconnue, une maison dont il vient d’hériter, un village où tout le monde semble savoir qui il est, une chambre d’hôtel, une île ou simplement une rue qu’il reconnaît alors qu’il est certain de n’y être jamais venu.

Et si rien de cela ne vous parle, ne forcez pas. Prenez seulement une sensation de la carte : le mouvement, le départ, l’inconnu, la liberté, le risque, l’élan. Demandez-vous ensuite ce que cette sensation pourrait provoquer dans votre histoire. Votre personnage doit-il partir, revenir, abandonner quelque chose, suivre quelqu’un, se perdre volontairement ou faire quelque chose qu’il n’aurait jamais osé faire la veille ?

Voilà comment j’aimerais que vous utilisiez Le Fou à ce stade : non pas pour qu’il vous donne une histoire toute faite, mais pour qu’il vienne bousculer celle qui commence doucement à apparaître dans votre tête. On le place à droite, à gauche, au milieu, dans un train, sur un rocher ou ailleurs, et on regarde ce qui se produit. Pour le moment, toutes les directions sont permises.

Et pour le coach ou le thérapeute ?

Si vous êtes coach, thérapeute ou professionnel de l’accompagnement, nous avons regardé, dans l’article précédent, où se trouve votre lecteur dans son parcours : avant, pendant, après. Cette fois, j’aimerais que nous allions un pas plus loin et que nous nous demandions ce que vous aimeriez qu’il trouve en refermant votre livre.

Imaginez que ce livre existe déjà et que quelqu’un le lit parce qu’il traverse précisément une problématique que vous connaissez bien. Maintenant, imaginez que vos mots lui apportent réellement quelque chose.

Je ne parle pas nécessairement d’un bouleversement spectaculaire où, à la page 87, sa vie entière s’illumine, son couple est sauvé et son patron lui offre spontanément une augmentation. Restons raisonnables, même si nous sommes avec Le Fou.

En revanche, votre lecteur peut comprendre quelque chose qu’il n’avait jamais réussi à nommer, se sentir moins seul, changer de regard sur ce qu’il vit, essayer un exercice, oser poser une question ou simplement réaliser qu’il existe une autre façon d’aborder son problème.

Alors demandez-vous : si mes écrits pouvaient réellement aider quelqu’un, qu’est-ce que j’aimerais qu’ils lui apportent ?

J’aimerais qu’il comprenne que… J’aimerais qu’il arrête de croire que… J’aimerais qu’il ose… J’aimerais qu’il puisse enfin… J’aimerais qu’après avoir refermé mon livre, il se dise…

Laissez venir beaucoup de réponses et, surtout, ne cherchez pas encore à en choisir une.

Reprenons l’exemple du thérapeute qui accompagne des hommes confrontés à une grande timidité. Il peut avoir envie que son lecteur comprenne qu’être timide ne signifie pas être faible, qu’il apprenne à reconnaître les situations dans lesquelles il s’efface, qu’il ose davantage entrer en relation, qu’il puisse parler de ce qu’il ressent ou qu’il arrête de considérer certains comportements comme une fatalité.

À partir de là, une nouvelle question apparaît naturellement : qu’est-ce que j’aurais envie de lui transmettre pour l’aider à avancer dans cette direction ?

Peut-être une autre manière de comprendre son problème, des situations vécues, des exercices, des observations issues de votre pratique, des erreurs que vous avez vous-même commises ou des choses que vos années d’expérience vous ont apprises et que vous auriez aimé savoir beaucoup plus tôt.

Encore une fois, nous ne sommes pas en train de fabriquer la table des matières. Nous cherchons tout ce que vous pourriez avoir envie de donner à votre lecteur. Certaines idées ne seront jamais utilisées et d’autres prendront beaucoup plus de place que prévu, mais nous aurons créé une matière qui vous ressemble au lieu de commencer par remplir artificiellement des cases.

Pour un atelier : faites dérailler la scène

Si vous animez un atelier d’écriture, ou si vous avez juste envie de jouer un peu avec cette manière de faire, demandez à chacun de commencer par une situation parfaitement ordinaire.

Une femme prépare le repas pour ses enfants. Un homme attend chez le médecin. Deux amis boivent un verre. Une personne promène son chien. Rien qui mérite, pour le moment, une musique dramatique.

Puis donnez une seule consigne : faites dérailler la scène.

Quelqu’un sonne à la porte. Le téléphone tombe dans la casserole. Une question inattendue est posée. Une personne que l’on n’attendait pas apparaît. Un objet disparaît. Quelqu’un prononce une phrase qui n’aurait jamais dû être prononcée.

Une fois la première idée trouvée, ne vous arrêtez pas. Demandez-en une autre, puis encore une autre, jusqu’à ce que les réponses les plus évidentes commencent à s’épuiser.

C’est souvent à ce moment-là que l’exercice devient le plus amusant, parce que notre cerveau commence à protester légèrement. Il nous explique qu’il a déjà fourni quatre idées et qu’il aimerait maintenant prendre sa pause. C’est précisément le moment où je lui demanderais une cinquième.

Le but n’est pas d’écrire immédiatement une histoire complète. Il est de découvrir qu’une situation toute simple peut être poussée dans des dizaines de directions différentes et que nous avons beaucoup plus d’imagination que nous ne le pensons lorsque nous acceptons de ne pas chercher tout de suite la bonne réponse.

Les mauvaises idées ont aussi le droit d’exister

Pour trouver de bonnes idées, il faut accepter d’en avoir de mauvaises. Beaucoup, même.

Il y aura des idées évidentes, des idées déjà vues, des idées improbables et certaines dont vous vous demanderez peut-être le lendemain ce qui a bien pu vous passer par la tête. Ce n’est pas un problème du tout, parce qu’une idée n’a pas besoin d’être utilisée pour avoir été utile.

Elle peut simplement vous conduire vers la suivante.

Imaginez que vous cherchiez quelque chose dans une immense maison. Vous ouvrez une première porte et il n’y a rien. Derrière la deuxième, toujours rien. La troisième donne sur un placard à balais, ce qui n’était pas exactement la grande aventure littéraire espérée. Mais si vous décidez à ce moment-là que toute la maison est inintéressante, vous ne saurez jamais ce qui se trouvait derrière la quatrième porte.

Notre travail avec Le Fou consiste justement à continuer à ouvrir.

Alors, lorsque vous travaillez sur une idée, autorisez-vous à produire beaucoup plus que ce que vous garderez. Mettez votre personnage dans dix situations alors qu’une seule finira peut-être dans le roman. Imaginez cinq explications alors que quatre seront abandonnées. Si vous écrivez un livre de transmission, notez vingt choses que vous aimeriez apporter à votre lecteur alors que certaines se rejoindront peut-être plus tard.

Nous ne cherchons pas encore l’efficacité. Nous cherchons la richesse.

Le tri aura son moment. Pour l’instant, il attend sagement son tour.

Votre exercice : malmenez une seule idée

Pour les prochains jours, choisissez une seule idée parmi celles que vous avez déjà récoltées. Pas forcément celle que vous trouvez la meilleure ; prenez plutôt celle qui vous intrigue et dont vous sentez qu’elle pourrait cacher quelque chose.

Puis décidez de la malmener.

Si c’est un personnage, placez-le dans cinq lieux très différents et demandez-vous ce qu’il y ferait. Faites-lui rencontrer cinq personnes qu’il n’était pas censé rencontrer. Donnez-lui cinq raisons différentes de partir, de rester, de mentir ou de changer d’avis.

Si c’est une phrase, changez cinq fois la personne qui la prononce ou l’intention avec laquelle elle est dite.

Si vous écrivez pour transmettre, choisissez une problématique et trouvez cinq choses différentes que vous aimeriez réellement apporter à la personne qui vous lira.

Et lorsque vous pensez avoir terminé, ajoutez encore une possibilité.

C’est souvent celle-là qui m’intéresse le plus.

Vous n’utiliserez certainement pas la moitié de ce que vous allez produire, et c’est parfaitement normal. Le but n’est pas de remplir votre futur livre avec toutes les idées que vous aurez trouvées. Le but est d’aller suffisamment loin pour rencontrer celles qui n’auraient jamais eu la possibilité d’apparaître si vous vous étiez arrêté(e) trop tôt.

Nous sommes toujours avec Le Fou. Nous ne rangeons pas encore, nous ne construisons pas encore les chapitres et nous n’avons toujours aucune obligation de savoir où tout cela va nous mener.

Pour l’instant, nous explorons, nous provoquons, nous déplaçons, nous essayons et nous acceptons même de nous tromper.

Parce qu’au milieu de toutes ces pistes que nous n’utiliserons jamais, il y en aura parfois une qui nous fera nous arrêter quelques secondes et penser : « Ah… ça, par contre… »

Et très souvent, c’est là que les choses deviennent vraiment intéressantes.

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