Le Fou : récolter vos idées avant de construire votre livre
Dans le premier article consacré à La Lanterne & l’Encrier, je vous ai présenté Le Fou, cette première carte que j’appelle, dans La Lanterne & l’Encrier, l’Élan Originel. Je vous expliquais que son premier rôle était finalement assez simple : nous autoriser à commencer, même lorsque nous ne savons pas encore exactement où l’écriture va nous conduire.
Aujourd’hui, j’aimerais aller un peu plus loin avec vous, parce qu’une fois que l’on s’est donné cette autorisation, une nouvelle question se pose assez vite : qu’est-ce que je fais de toutes les idées qui commencent à arriver ?
Et surtout, comment passer de quelques idées notées ici et là à un véritable projet de livre sans se perdre en cours de route ?
C’est là qu’il faut faire une distinction importante. Quand je vous dis qu’avec Le Fou, on peut commencer sans connaître la destination, je ne suis pas en train de vous conseiller d’ouvrir un document, d’écrire « Chapitre 1 » et de vous lancer immédiatement dans deux cents pages en espérant que tout finira par s’organiser tout seul. Au contraire, si vous avez réellement envie d’aller jusqu’au bout d’un livre, nous allons travailler sa structure avant de commencer la rédaction.
Mais pour construire cette structure, encore faut-il avoir de la matière. Et aujourd’hui, c’est précisément cette matière que je vous propose de récolter.
Vous ne pouvez pas savoir aujourd’hui combien de pages fera votre livre
C’est une question qui arrive très vite lorsqu’on commence à penser sérieusement à un projet : combien de pages est-ce que mon livre va faire ? Combien de chapitres vais-je devoir écrire ? Est-ce que mon idée est suffisamment importante pour en faire un livre entier ?
J’aimerais vraiment vous enlever cette préoccupation de la tête pour le moment, parce qu’à ce stade, il est tout simplement impossible d’y répondre sérieusement.
Vous pouvez avoir une idée de départ très précise et découvrir, en travaillant dessus, qu’elle contient beaucoup plus de choses que vous ne l’imaginiez. À l’inverse, vous pouvez partir avec énormément d’idées et vous rendre compte, au moment de construire votre structure, que certaines se répètent ou qu’elles n’ont finalement pas leur place dans ce livre-là.
C’est exactement la même chose pour un roman. Vous pouvez imaginer un personnage et quelques grandes étapes de son histoire sans encore connaître tous ceux qu’il va rencontrer, toutes les difficultés auxquelles il sera confronté ou toutes les scènes qui vont apparaître pendant votre travail.
Nous ne savons donc pas encore combien de pages nous allons écrire et, pour l’instant, ce n’est absolument pas notre problème. Ce qui nous intéresse, c’est de découvrir ce que ce projet contient réellement.
Avant d’écrire le livre, nous allons construire sa colonne vertébrale
C’est là que je veux être très claire, parce que l’expression « osez commencer » peut facilement être mal comprise.
Oser commencer ne signifie pas commencer immédiatement la rédaction.
Je vois souvent des personnes qui ont enfin trouvé une idée qui leur plaît, ouvrent leur ordinateur et commencent leur premier chapitre. Pendant quelque temps, tout va très bien parce que l’enthousiasme est là. Puis une autre idée arrive, un personnage supplémentaire apparaît, on se rend compte qu’il faudrait expliquer quelque chose beaucoup plus tôt, on ajoute une scène, on déplace un passage… et quelques semaines plus tard, on ne sait parfois plus très bien où l’on va.
Ce n’est d’ailleurs pas toujours parce que l’on manque d’imagination. Très souvent, c’est exactement l’inverse : on a tellement d’idées que l’on finit par se perdre à l’intérieur de son propre projet.
C’est pour éviter cela que nous allons construire ce que j’appelle la colonne vertébrale du livre. Dans La Lanterne & l’Encrier, ce sont les 22 arcanes majeurs qui vont progressivement nous accompagner dans cette construction. Nous allons questionner le projet, faire émerger des éléments, les mettre en relation et, petit à petit, obtenir quelque chose de suffisamment solide pour savoir dans quelle direction nous allons lorsque nous commencerons réellement à rédiger.
Mais nous n’en sommes pas encore là. Avec Le Fou, nous sommes toujours dans le moment où nous ouvrons les possibilités.
Les bonnes idées ont rarement la politesse d’arriver lorsque nous sommes prêts à les écrire
Si vous écrivez déjà un peu, vous connaissez certainement ce phénomène : vous pouvez rester devant votre ordinateur en cherchant une idée pendant une heure et ne rien trouver de satisfaisant. Puis vous fermez votre ordinateur, vous partez faire autre chose et, évidemment, c’est à ce moment-là que l’idée arrive.
Cela peut être sous la douche, en voiture, en préparant le repas ou au beau milieu de la nuit. Parfois, vous êtes presque endormi et une phrase vous traverse l’esprit. Elle est tellement bonne que vous êtes persuadé que vous vous en souviendrez le lendemain matin… et lorsque vous vous réveillez, il ne reste plus grand-chose.
C’est pour cela que, pendant cette phase, j’ai vraiment envie de vous dire : écrivez, écrivez et écrivez encore, mais pas nécessairement au sens de rédiger des pages entières.
Notez ce qui arrive. Le téléphone est formidable pour cela parce que nous l’avons presque toujours avec nous. Une note de quelques mots suffit. Vous pouvez aussi garder un petit carnet près du lit, vous enregistrer quelques mots lorsque vous ne pouvez pas écrire, ou avoir un document dans lequel vous rassemblez toutes vos idées.
L’outil n’a aucune importance. Ce qui compte, c’est de ne pas demander à votre mémoire de faire le travail à votre place. Et surtout, ne commencez pas immédiatement à décider si l’idée est bonne ou mauvaise. Une idée qui semble complètement isolée aujourd’hui peut rencontrer une autre idée dans trois jours et, soudainement, quelque chose devient évident.
Imaginez maintenant une grande commode
Pour expliquer cette étape, j’aime beaucoup l’image d’une commode.
Imaginez que votre futur livre soit cette commode. Plus tard, nous allons organiser les tiroirs. Nous déciderons de ce qui doit aller dans le premier, de ce qui appartient plutôt au deuxième, de ce qu’il faut déplacer et peut-être même de ce qui ne doit finalement pas entrer dans la commode.
Mais pour l’instant, les tiroirs ne sont pas encore notre priorité. Imaginez plutôt que tous les vêtements soient posés autour de vous.
Avant de commencer à ranger, j’ai envie que nous regardions tout ce que nous avons. Il y a peut-être une chemise que nous avions complètement oubliée, un pull qui ira très bien avec autre chose ou un vêtement dont nous ne savons absolument pas encore quoi faire.
C’est exactement ce que nous allons faire avec vos idées. Si une scène vous vient pour votre roman, notez-la, même si vous ne savez pas encore dans quel chapitre elle se déroulera. Si un personnage apparaît dans votre tête, gardez-le, même si vous ne savez pas encore s’il aura un rôle important. Si vous entendez une phrase de dialogue qui vous plaît, écrivez-la quelque part.
Pour un livre professionnel, ce sera peut-être une situation vécue avec un client, une question que l’on vous pose régulièrement, une réflexion liée à votre métier ou quelque chose que votre propre parcours vous a appris.
Nous ne cherchons pas encore à savoir dans quel tiroir tout cela va aller. Nous sommes simplement en train de rassembler les vêtements. Le rangement viendra après.
Entrez dans la carte du Fou
Et si les idées ne viennent pas tout de suite, c’est précisément là que la carte peut devenir intéressante. Reprenez Le Fou et, au lieu d’essayer de comprendre ce qu’il « signifie », entrez dans l’image comme si vous arriviez au milieu d’une histoire dont vous ne connaissez ni le début ni la fin.
Regardez le personnage. Qui est-il ? Quel âge a-t-il ? D’où vient-il ? Est-ce qu’il part parce qu’il l’a décidé ou parce qu’il n’avait plus vraiment le choix ? Est-ce la première fois qu’il s’éloigne de chez lui ? Est-il heureux, inquiet, triste, excité ? Pourquoi regarde-t-il le ciel ? Cherche-t-il quelque chose, attend-il un signe, pense-t-il à quelqu’un ou essaie-t-il simplement de ne pas regarder ce qui se trouve devant lui ?
Puis regardez son sac. Qu’est-ce qu’il y a dedans ? A-t-il emporté tout ce qu’il possède ou seulement quelques affaires ? Y a-t-il une photographie, une lettre, un objet auquel il tient, quelque chose qu’il cache ou même quelque chose dont il ignore la présence ? Qu’est-ce qu’il aurait été incapable de laisser derrière lui ?
Demandez-vous ensuite où il va. Va-t-il retrouver quelqu’un ? Fuit-il quelque chose ? Cherche-t-il un endroit ? Et si vous changiez légèrement la question : qu’espère-t-il trouver lorsqu’il arrivera quelque part ?
Puis il y a le chien. Comment s’appelle-t-il ? Est-ce réellement son chien ? Depuis combien de temps sont-ils ensemble ? Le chien le protège-t-il ou est-ce l’homme qui protège le chien ? Et si cet animal était le seul être auquel il faisait encore confiance ?
Vous pouvez continuer avec le paysage, la lumière, les plantes, la lune et les autres symboles de la carte. Prenez un détail et posez-lui des questions jusqu’à ce qu’il commence à vous raconter quelque chose. Vous pouvez même jouer avec les contradictions : si votre première impression est que cet homme est heureux de partir, demandez-vous ce qui changerait s’il faisait seulement semblant d’être heureux. Si vous pensez qu’il part vers quelque chose, demandez-vous ce qu’il pourrait être en train de fuir.
Et surtout, demandez-vous ce qui s’est passé cinq minutes avant l’image que vous regardez… puis ce qui pourrait se passer cinq minutes après.
Vous n’êtes pas en train de chercher la bonne interprétation du Fou. Vous utilisez l’image pour faire apparaître votre propre matière d’écriture.
Si vous écrivez un livre professionnel, regardez la même carte autrement
La même carte peut servir d’une manière complètement différente à un coach, un thérapeute ou un professionnel de l’accompagnement.
Dans le manuel de La Lanterne & l’Encrier, j’utilise notamment l’exemple d’un thérapeute qui travaille sur la timidité masculine. Imaginons que ce soit lui qui regarde cet homme sur le rocher avec l’intention d’écrire un livre destiné aux hommes qu’il accompagne.
À quel moment de son parcours se trouve le personnage ? Est-il déjà allé chez le thérapeute ou n’a-t-il pas encore osé demander de l’aide ? Qu’est-ce qu’il vivait avant ? Qu’est-ce qu’il ne comprenait pas encore ? Qu’est-ce qui l’a finalement poussé à faire un premier pas ?
Nous pouvons aussi imaginer que cette image représente l’après. Dans ce cas, qu’a-t-il compris pour arriver jusque-là ? Qu’est-ce qu’il ose aujourd’hui qu’il n’aurait jamais osé auparavant ? Est-ce qu’il regarde le ciel parce qu’il se sent enfin libre ?
Ou peut-être faisons-nous fausse route. Peut-être que cet homme n’est pas du tout heureux. Peut-être est-il arrivé sur ce rocher parce qu’il se sent dans une impasse, parce qu’il se sent seul ou parce qu’il a atteint ses limites. Cette lecture ouvre alors d’autres questions : que vit une personne avant de demander de l’aide ? Que montre-t-elle aux autres et que garde-t-elle pour elle ? À quel moment comprend-elle qu’elle ne peut plus continuer exactement comme avant ?
En observant une seule image, nous venons peut-être de faire apparaître plusieurs thèmes qui pourront nourrir le livre : l’avant, le déclic, la demande d’aide, les résistances, le chemin parcouru et ce qui change après l’accompagnement.
Si vous écrivez un livre professionnel, vous pouvez donc regarder Le Fou en imaginant qu’il représente votre futur lecteur et vous demander : d’où part-il, quel chemin voulez-vous parcourir avec lui et où aimeriez-vous l’aider à arriver ?
Nous ne construisons toujours pas notre table des matières. Mais notre tas de vêtements commence doucement à nous montrer quels tiroirs nous aurons peut-être besoin de créer.
Et pour un atelier d’écriture ? Essayez « cinq minutes avant, cinq minutes après »
Si vous avez simplement envie d’écrire pour le plaisir, ou si vous animez vous-même un atelier d’écriture, voici un exercice très simple à essayer avec Le Fou.
Regardez la carte pendant une minute sans écrire. Choisissez ensuite un détail qui vous intrigue vraiment : le personnage, son sac, le chien, le rocher, son regard, la lune, une plante ou n’importe quel autre élément.
Puis imaginez que la carte n’est pas une illustration figée, mais l’image centrale d’un petit film.
Commencez par raconter ce qui s’est passé cinq minutes avant. Où était ce personnage ? Avec qui ? Qu’est-ce qui vient de se produire pour qu’il se retrouve exactement là, dans cette position, avec cette expression et ce sac sur l’épaule ?
Lorsque vous avez écrit quelques lignes, faites avancer mentalement le film et racontez maintenant ce qui se passe cinq minutes après. Est-ce qu’il continue son chemin ? Est-ce que le chien réagit à quelque chose ? Est-ce qu’une personne apparaît ? Est-ce qu’il ouvre son sac ? Est-ce qu’il fait demi-tour ? Est-ce que quelque chose que nous ne pouvions pas voir sur l’image vient soudainement bouleverser la scène ?
Vous pouvez vous donner dix à quinze minutes et, surtout, ne cherchez pas à écrire une « bonne histoire ». L’objectif est simplement de laisser une image provoquer du mouvement dans votre imagination.
Si vous faites l’exercice à plusieurs, c’est encore plus amusant : tout le monde part de la même carte et pourtant, au moment de lire les textes, vous découvrirez probablement autant d’histoires différentes qu’il y a de personnes autour de la table. C’est exactement ce qui m’intéresse dans l’écriture à partir d’une image : elle nous donne un point de départ commun sans jamais nous imposer la même destination.
Et si un personnage, une phrase ou une situation vous plaît particulièrement à la fin de l’exercice, ne l’abandonnez pas. Ajoutez-la simplement à votre réserve d’idées. Peut-être qu’elle ne servira jamais. Peut-être qu’elle reviendra plus tard. Pour l’instant, elle rejoint simplement les autres vêtements devant notre commode.
Votre exercice pour les prochains jours : créer une réserve d’idées
Cette fois, je ne vais pas vous proposer un exercice à faire pendant cinq minutes et à oublier ensuite. J’aimerais plutôt que vous testiez quelque chose pendant plusieurs jours.
Choisissez un endroit qui deviendra votre réserve d’idées. Cela peut être un carnet, une note dans votre téléphone, un document sur votre ordinateur ou même une boîte avec de petits papiers si vous aimez travailler de manière plus concrète.
À partir de maintenant, chaque fois qu’une idée liée à votre projet arrive, vous la déposez là. Vous n’avez pas besoin de la développer. Quelques mots suffisent parfois pour retrouver toute une idée plus tard.
Et pendant quelques jours, je vous propose une règle : ne supprimez rien. Même ce qui vous paraît étrange, même ce qui semble ne pas correspondre exactement à votre projet, même cette idée dont vous ne savez absolument pas quoi faire aujourd’hui. Nous aurons tout le temps de décider ensuite de ce qui mérite de rester.
Puis regardez ce qui commence à se rapprocher
Après quelques jours, reprenez tranquillement votre réserve d’idées et relisez-la. Ne cherchez toujours pas à fabriquer immédiatement votre table des matières. Regardez simplement ce qui se passe.
Vous constaterez peut-être que plusieurs idées concernent le même personnage ou le même conflit. Dans un livre professionnel, vous remarquerez peut-être que différentes anecdotes répondent finalement à la même grande question. Certaines idées vont naturellement se rapprocher alors que d’autres resteront encore seules.
Et c’est là que notre image de la commode devient intéressante. Sans avoir encore décidé définitivement de l’organisation des tiroirs, nous commençons à voir que certains vêtements pourraient être rangés ensemble.
Voilà le début de la structure.
Nous sommes partis d’idées qui arrivaient parfois n’importe quand et dans n’importe quel ordre, et quelque chose commence doucement à se dessiner. C’est exactement ce que je veux que vous expérimentiez avec Le Fou : ne pas vous précipiter vers la rédaction, mais ne pas attendre non plus d’avoir tout compris pour commencer à travailler.
Vous récoltez d’abord suffisamment de matière pour avoir quelque chose à organiser. Et lorsque nous aurons cette matière devant nous, nous pourrons commencer à ouvrir les tiroirs, à regarder ce qui va ensemble et à construire progressivement cette fameuse colonne vertébrale qui nous empêchera de nous perdre lorsque viendra le moment d’écrire.
Alors, pour cette semaine, je vous propose simplement de devenir attentif à vos propres idées. Gardez de quoi les noter près de vous, acceptez qu’elles arrivent au moment où elles l’ont décidé plutôt qu’au moment où vous les attendez, et ne leur demandez pas tout de suite de vous expliquer à quoi elles vont servir.
Pour l’instant, nous rassemblons les vêtements. Nous ouvrirons les tiroirs ensuite.




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